Par Janick
MAGNE
Enseignante
d’université à Tokyo,
Au
Japon depuis 34 ans
Ma
lettre aux députés français, ce jour
(envoyée
à chacun d'eux sur leur e-mail de l'Assemblée) :
De
Tokyo, Japon, le 30 mai 2013
Mesdames
et Messieurs les députés,
Je
vous écris du Japon, je viens d’apprendre qu’un débat au sein
de l’Assemblée Nationale, ce soir, fera enfin sortir
de l’ombre la douloureuse question du nucléaire. Vous allez
notamment évoquer l’accident de Fukushima. Je vous dis MERCI
d’aborder enfin ce que nous savons tous ici, au Japon, mais
que personne ne veut entendre en France.
Laissez-moi
rêver et espérer un peu : je vais vous parler du Japon en quelques
lignes et je souhaite que vous lisiez ce message avant votre
première réunion....
Oui,
la situation à Fukushima est terrifiante. Non, nous ne voyons
pas d’issue. Chaque jour, ce sont 400 tonnes d’eau souterraine
qui pénètrent dans les soubassements de la centrale accidentée
de Fukushima-1 et viennent se contaminer au contact de l’eau de
refroidissement des trois réacteurs dont les coeurs ont fondu et
desquels personne ne peut approcher, tant la radioactivité y
est importante. L’eau souterraine pénètre aussi dans le
bâtiment des turbines. Jour après jour, des ouvriers
pompent cette eau, la filtrent en partie – bien
insuffisamment car il n’existe aucun moyen de se débarrasser
de la plus grande partie des quelque 120 radionucléides qu’elle
contient – et la conservent ensuite dans des réservoirs et des
citernes provisoires. Le site ne pourra bientôt plus
accueillir de nouvelles citernes et l’eau est beaucoup trop
radioactive pour être rejetée dans l’océan où la
pollution radioactive atteint déjà des records.
Il
y a un peu plus de 2 semaines, le 13 mai, l’électricien nucléaire
japonais TEPCO a rencontré à Fukushima les représentants des
coopératives de pêche locales. Ils voulaient convaincre les
pêcheurs que la dernière trouvaille de TEPCO était la bonne:
récupérer dans 12 puits en amont de la centrale le quart
environ des eaux souterraines (soit 100 tonnes/jour) et
déverser cette eau dans l’océan. Ainsi, il n’y aurait «
plus que » 300 tonnes d’eau souterraine par jour qui viendraient
se contaminer au contact des réacteurs.
TEPCO croyait
acquis l’accord des pêcheurs, mais ceux-ci n’ont pas
marché dans la combine : ils viennent de refuser, ils
demandent un temps de réflexion supplémentaire, car TEPCO
leur a tellement menti, TEPCO a tellement manipulé les
chiffres et nié la gravité de la catastrophe qu’il est
IMPOSSIBLE de les croire aujourd’hui. Les pêcheurs se
demandent à quelle sauce TEPCO va encore les manger. Nous nous
demandons TOUS ici à quelle sauce nous allons être mangés,
mais ce sera une sauce au césium, bien évidemment.
Plusieurs
ingénieurs de la centrale de Fukushima l’ont déclaré à la
presse ces dernières semaines: ils sont incapables de prévoir
ce qui va se passer demain, la semaine prochaine, le mois prochain.
Toute leur énergie se concentre sur ce problème des 390 000 tonnes
d’eau déjà stockées sur le site et des 400 tonnes journalières
supplémentaires. Ils essaient juste d’avoir une heure
d’avance sur l’eau, rien qu’une petite heure à la fois.
L’un d’entre eux l’a dit : « S’il se produisait un
nouvel accident (et comment ne pas y penser, dans l’état où
se trouve le site, et alors que les secousses sismiques se
poursuivent et se répètent inéluctablement ?), s’il se
produisait un accident, donc, NOUS NE POURRIONS PAS Y
FAIRE FACE. » J’ai envie de crier AU SECOURS !
Qui,
mais qui sera enfin assez sensé pour intervenir ici au Japon,
pour stopper ce massacre en préparation, pour freiner la course
folle du Japon vers la reprise du nucléaire alors que nous avons
cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes ? Le
gouvernement japonais est dans le déni. La population se sent
impuissante et préfère, trop souvent, feindre de croire le
discours officiel.
Et
pourtant, savez-vous que nous attendons pour la fin
juin une livraison de MOX français à destination d’une
centrale arrêtée depuis février 2012, sur la côte ouest du
Japon, à Takahama ? C’est peut-être moi qui vais vous
l’apprendre, Mesdames et Messieurs les députés, mais le
Japon ne fonctionne plus actuellement qu’avec 2 réacteurs
nucléaires sur 48 (je ne compte pas les 6 réacteurs de
Fukushima-1, dont 4 sont hors service pour les raisons que vous
connaissez, et les 2 autres ont été abandonnés). Le
saviez-vous ? Entre mai et début juillet 2012, PAS UN SEUL
réacteur n’a fonctionné dans le pays. Nous avons vu les réacteurs
s’arrêter un par un entre la date de la catastrophe (11 mars
2011) et mai 2012, soit en raison d’incidents soit pour des
opérations de maintenance. Personne n’a ensuite eu l’audace
de les remettre en marche jusqu’à ce jour de début juillet
2012, où, passant outre le sentiment profondément
antinucléaire de la population, les autorités ont fait du forcing
et redémarré 2 réacteurs à la centrale d’Ôi, arrêtant du même
coup une centrale thermique à proximité (car, oui, il y avait
suffisamment d’électricité !). Depuis bientôt un an, ce
sont les deux seuls réacteurs en service dans le pays.
À
l’heure où il faudrait tout tenter pour arrêter cette folie
et trouver une solution d’urgence, le gouvernement japonais
encourage les gens à revenir dans la zone d’exclusion qui,
jusqu’au 31 mars 2013, s’étendait sur 10 à 20 km en
demi-arc de cercle autour de la centrale accidentée : qui
voudrait revenir à deux pas d’une centrale incontrôlable, à
deux pas de trois réacteurs éventrés dont on ne sait même
pas où se trouve le combustible, à deux pas de ces
gigantesques masses d’eau contaminée dans des citernes dont
personne ne sait combien de temps elles tiendront, à deux pas
d’un site qui contient 2000 tonnes de combustibles usés répartis
dans des piscines de désactivation instables, certaines au
sommet de bâtiments qui ont explosé, et alors qu’il est
devenu si difficile de trouver du personnel que TEPCO recrute
au Brésil et emploie des SDF ?
Aujourd’hui,
11 villes de l’ancienne zone d’exclusion ont été partagées en
trois nouvelles zones qui s’enchevêtrent inextricablement : une
zone toujours interdite car la radioactivité y dépasse
les 50 millisieverts par an, une zone intermédiaire où l’on
a bien imprudemment promis aux habitants qu’ils pourraient
revenir s’installer d’ici 3 ans, et dont la radioactivité
se situe entre 20 et 50 millisieverts/an, et une zone « de
préparation au retour » où la radioactivité peut monter
jusqu'à 20 millisieverts/an. Pour rappel, sachez que la
dose maximale autorisée pour les travailleurs du nucléaire en
France est de 20 millisieverts/an et que la norme
internationale pour la population civile est de 1 millisievert par
an, comme vient de le rappeler la Commission des Droits de
l’Homme de l’ONU.
La
nouvelle Autorité de Sûreté Nucléaire japonaise vient coup
sur coup d’exiger l’interdiction de reprise d’activité
de plusieurs centrales en raison de fausses déclarations de
contrôles qui n’ont jamais eu lieu et parce que de très
nombreux réacteurs sont situés sur des failles sismiques
actives.
Mesdames
et Messieurs les députés, il faut arrêter le massacre.
Il faut que vous arriviez à convaincre M. Hollande que le
nucléaire n’est PAS une option. Nous allons en crever. Vite,
vite, faisons quelque chose ! Si vous le voulez, utilisez mon
expérience de Française au Japon qui vit tout cela en direct,
utilisez mon témoignage pour porter enfin un message que
personne ne voulait entendre jusqu’à maintenant et dont
dépend pourtant notre survie à tous.
Je
me souviens d’une conversation que j’ai eue à Tokyo avec
Monsieur le Ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius fin
2012 : il m’a dit qu’il avait toujours cru « comme tout le monde
» qu’il était impossible d’arrêter le nucléaire du jour
au lendemain ...jusqu’au jour où il y a eu Fukushima et que
le Japon a tout arrêté. Oui, quasiment du jour au
lendemain, le nucléaire s’est arrêté au Japon ! Avec 54
réacteurs à l’origine, contre 58 en France...
Merci
d’y réfléchir. MERCI pour nous tous, au Japon et dans le
monde (l’hémisphère Nord pourra être lourdement touché en
cas de nouvelle catastrophe au Japon), MERCI pour les
générations à venir.
Je
suis allée plusieurs fois dans la zone interdite de Fukushima.
J’en rapporte des conférences et des photos. Je le fais pour
témoigner, pour montrer où nous mène la folie des hommes et
l’arrogance de certains, plus animés par le goût du profit
immédiat que par le souci du devenir humain.
Mesdames
et Messieurs les députés, merci de m’avoir lue. Je serai 6
jours en France du 7 au 13 juin, je viens témoigner dans
trois conférences de la situation à Fukushima. Si vous voulez
me rencontrer cette fois-ci ou à une autre occasion (je serai
de nouveau en France de début août au 20 septembre environ),
n’hésitez pas à me contacter, je serai heureuse de témoigner,
comme j'ai promis à mes amis japonais de la zone interdite de le
faire sans répit.
Salutations
républicaines,
Janick
MAGNE